C'était un matin de soleil. Le premier depuis trop de jours.Il faisait chaud dans la verrière, c'était l'été, ciel d'hiver.
À sa corde, la voisine, quelques épingles, de beaux motifs.
Le carrelé faisait automne, dans le vent, un souffle de neige.
Travailler les mots comme des billes à enfiler, des images à superposer, pour créer une toile, une surface aux textures nouvelles
De nouveau ces matins, tout sourire, sous la couette, ces levers, pieds nus, dans la cuisine déjà lumière, ces longues marches sous le ciel pour aller, puis revenir ...
Elle partirait. Pour son île. Demain, tantôt peut-être. Elle partirait. Avalerait des kilomètres de route et de route, traverserait les montagnes et les rivières et les plaines, roulerait jour et nuit, pour y être. Pour y être. Elle partirait. Retrouverait la mer et son quai et ses rochers. Malgré le vent, malgré l'automne. Elle partirait. Puis il n'y aurait plus qu'elle, plus qu'elle et le ciel, et le sable, et les grands arbres. Plus qu'elle et ses toiles et sa fougue, et sa tempête. Elle partirait. Noierait son regard dans les bleus et les verts et les gris de ses bocaux. Y diluerait sa peine comme on trempe un pinceau.
À chaque fois, c'était la même histoire. Sur la rue, malgré le froid, les colis, les passants, elle figeait devant la vitrine. C'était l'atelier. L'atelier d'Emmanuelle. Un petit coin de rêve où ça sentait bon la terre cuite, où les couleurs se faisaient murmure. Du trottoir, elle ne pouvait quitter des yeux toutes ces tasses, tous ces pots, tendait la main malgré la vitre, comme pour toucher leurs motifs, saisir une part de leurs courbes. Du brun, du bleu, du vert. Elle aurait aimé entrer et porter l'un des morceaux à son oreille. Y capter le souffle de la terre.
Les matins d'atelier lui manquaient. C'était l'omniprésence de la musique peut-être, ou le plaisir de tacher ses doigts. Et il y avait sa main tremblante, ces courbes, si vraies, là, devant, cette réalité soudaine du trait, plus vibrant, lorsque le modèle la regardait. Elle aimait travailler les corps, les effleurer d'abord, puis les modeler d'ombre et de lumière. D'une touche à l'autre, les pastels, sur ses doigts, puis sur son front, puis sur ses joues, la coloraient un peu de cette chair à saisir.
Il était parti. Sans un mot, sans un bruit.
Elle possédait une panoplie de carnets, de journaux et de cahiers dont on aimait bien rire. Des petits et des grands, des rigides et des souples, elle les collectionnait.
Ce matin-là, à la sortie de la douche, l'Amoureux avait noué les coins de sa serviette de bain autour de son cou, ce serait sa cape pour voler.
tu aimais les couleurs, les bouquets de crayons, les pastilles à l'eau, les bocaux de pigments, les bâtons poudreux, tu aimais les couleurs, sur les murs, du jaune du orange du vert, aux rideaux, du bleu du turquoise du mauve, sur les tasses, du violet du lilas du turquoise, tu aimais les couleurs, ombres à paupières, crayons contours, brillants à lèvres, poudres à joues, tu aimais les couleurs, boucles roses, breloques vermeille, bracelets corail, barrettes framboise, tu aimais les couleurs, travailler les couleurs, tu aimais les couleurs, t'entourer de couleurs, tu aimais les couleurs, te couvrir de couleurs, tu aimais les couleurs, tu aimais les couleurs
Ils s'étaient promenés tout l'après-midi dans leur quartier.
"Mon territoire est le matin. J'y reprends toujours pied, et la route repart"Paul Chamberland
"L'écrit ça arrive comme le vent, c'est nu, c'est de l'encre, c'est l'écrit, et ça passe comme rien d'autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie"
Marguerite Duras Écrire